Russie • Mongolie • 1921

La dernière chevauchée du baron Roman von Ungern-Sternberg

Aux confins d’un empire russe qui s’effondre, un officier balte rêve encore de renverser le cours de l’Histoire et de faire renaître les monarchies sous l’étendard d’une nouvelle « Horde d’Or ».

Un récit historique

Cette page est née d’un article de presse publié au début des années 2000, puis prolongé en site documentaire. La présente version conserve ce ton de récit et l’architecture des dossiers d’origine, dans une mise en page entièrement modernisée.

Chapitre 01

Le dernier irréductible

Au début de 1921, la guerre civile russe semble toucher à sa fin. Dans les immensités sibériennes, un homme refuse pourtant de déposer les armes.

Portrait du baron Roman von Ungern-Sternberg
Roman von Ungern-Sternberg.

Au début de l'année 1921, la guerre civile qui oppose les "rouges" et les "blancs" en Russie approche à son terme. Les soldats au bonnet pointu frappé de l'étoile rouge sont sur le point de remporter la première manche de la Grande Révolution prolétarienne. En novembre 1920, le général Wrangel s'octroyait un dernier baroud d'honneur en faisant évacuer ses troupes de Sébastopol au nez et à la barbe des bolcheviks. Ces rescapés iront s'exiler à New York ou à paris en remâchant sans cesse le souvenir de la Russie éternelle. Trotski peut désormais dormir tranquille. Son armée rouge forgée sur le tas a réussi le pari de vaincre la coalition capitaliste. La dernière armée blanche a disparue et tout l'ancien empire tsariste s'offre à lui.Dernière armée? Pas si sûr. Dans l'immensité des plaines sibériennes, un homme croit encore pouvoir renverser le cours de l'Histoire. A la tête de sa "division asiatique de cavalerie", à peine forte d'un millier d'hommes, le Baron Ungern-Sternberg rêve de contrecarrer ses plans en fondant une nouvelle "Horde d'Or"... Qui est donc cet homme qui s'imagine pouvoir tenir tête aux centaines de milliers de gardes rouges lancés contre lui ? Né à Graz en Autriche, le 29 décembre 1885, Roman fedorovitch Von Ungern-Sternberg appartient à la vieille noblesse germanique établit en Estonie depuis le XIIe siècle. Ses "ancêtres", comme il aimait à le rappeler à ses interlocuteurs, se sont distingués sur tous les champs de bataille depuis l'époque des croisades. Losqu'un juge soviétique lui demandera après son arrestation quels furent les services rendus par sa famille à la Russie, le baron se contentera de cette réponse laconique : "72 tués à la guerre !" Avec une telle généalogie, il était inévitable pour lui d'embrasser tout jeune la carrière militaire. D'abord inscrit au corps de marine de Saint-Pétersbourg en 1896, il s'engage ensuite comme simple soldat dans un régiment d'infanterie lorsque la guerre éclate avec le japon en 1904. L'homme a besoin d'exploits pour faire honneur à sa ligné et qui sait, avoir peut-être le même destin tragique... Malheureusement pour lui, les combats sont déjà terminés lorsque son unité arrive en Extrême-Orient. De retour à Saint-Pétersbourg, il entre à l'école militaire Paul Ier et en sort promu officier en 1908. Affecté dans un régiment de cosaques en Transbaïkalie, Ungern attend en vain le prochain accrochage avec l'Empire du Soleil levant. Le conflit tardant à venir, l'ennui de la vie de caserne est comblé par la vodka. Les esprits s'échauffent et Ungern reçoit un coup de sabre à la tête au cours d'un duel avec l'un de ses camarades. Le général Wrangel s'est toujours demandé si cette blessure n'avait pas définitivement altéré son caractère en annihilant chez lui toute sphère émotionnelle. Muté dans un autre régiment près du fleuve Amour, Ungern décide de le rejoindre à cheval en parcourant seul les 500 kms de Taïga. Il se familiarise peu à peu avec les coutumes des peuplades mongoles et bouriates, ainsi qu'au bouddhisme qui devient le socle de ses convictions sur les lois universelles régissant le monde. Page suivante

Roman von Ungern-Sternberg jeune officier
Roman von Ungern-Sternberg, jeune officier.
Chapitre 02

Le moine-soldat

Portrait d’un officier hors norme, de la Grande Guerre à la Transbaïkalie, puis aux portes de la Mongolie.

Portrait du général Wrangel
Le général Wrangel.

Véritable moine-soldat, Ungern semble appartenir à un autre temps. Wrangel, qui l'eut un moment sous ses ordres en 1916, le décrit en ces termes : "les hommes de sa trempe sont innapréciables en temps de guerre et impossibles en temps de paix... débraillé, sale, il dort sur le plancher parmi ses cosaques, mange à la gamelle. Des contrastes singuliers se rencontraient en lui : un esprit original, perspicace, et en même temps, un manque étonnant de culture, un horizon borné à l'extrême, une timidité sauvage, une furie sans frein, une prodigalité sans bornes et un manque de besoins exceptionnels." Solitaire et taciturne, il affiche une indifférence totale, voir une franche hostilité à l'égard des femmes. Il n'a que du mépris pour les valeurs bourgeoises, synonymes de confort et de sécurité, et ne trouve son plein épanouissement que dans le chaos ou le fracas des armes.

Ataman Grigori Semenov
L’ataman Grigori Semenov, compagnon puis supérieur d’Ungern en Transbaïkalie.

Autant dire que la déclaration de guerre en 1914 est pour lui une véritable bénédiction. Il sert dans le régiment de cosaques de Nertchinsk en Galicie et est plusieurs fois blessé. Un ami de sa famille écrit dans ses mémoires que " les lettres qu'il envoyait du front faisaient penser aux chants du Moyen-Âge, tant elles étaient pleines de l'audace irréfléchie d'un homme enivré par le danger. Il aimait la guerre comme d'autres aiment les cartes, le vin et les femmes." C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Gregori Semenov, un officier d'origine russo-bouriate nourrissant de grandes ambitions. Dès les premiers remous révolutionnaires en octobre 1917, Semenov part en Transbaîkalie pour y former le premier régiment contre-révolutionnaire blanc. Il est rejoint un peu plus tard par Ungern qu'il nomme chef d'Etat-Major. Ayant pris ses quartiers à Daouria, le désormais " Ataman" érige une véritable petite féodalité au cœur de la Sibérie en contrôlant le transsibérien grâce à ses fameux trains blindés. Il tire profit de sa situation en détournant les livraisons de matériels envoyés par les alliés au gouvernement contre-révolutionnaire de l'amiral Koltchak établit à Omsk, beaucoup plus à l'ouest. Les Japonais ont envoyés un corps expéditionnaire de 5000 hommes dans la région. Ils soutiennent et s'accommodent parfaitement de cet électron libre car ils n'ont aucun intérêt à voir s'installer un pouvoir blanc fort et stable en Sibérie, compte tenu des ambitions qu'ils nourrissent sur le continent asiatique. Cette situation résume à elle seule l'échec inéluctable de la coalition anti-bolchevique. Entre les Américains, les Japonais ou des seigneurs de la guerre tels que Semenov, chacun défend ses petits intérêts au détriment de la cause commune. Ungern se distingue du lot par sa haine viscérale du communisme dans lequel il voit un ennemi de la civilisation universelle. Sa conscience d'aristocrate lui fait exècre toute idée d'égalité parmi les hommes, la révolution bolchevique n'étant pour lui que la conclusion ultime du pourrissement de l'Occident. Ce déclin, il l'impute comme bon nombre de ses acolytes à "la juiverie internationale qui vise à l'anéantissement des nations et des peuples." Dans son mode de pensée ténébreux, le salut ne peut donc venir que des peuplades mongoles, qui elles, ont su conserver leurs traditions millénaires. En février 1919, il assiste en compagnie de Semenov à une conférence Pan-mongole à Tchita. L'idée est de créer une " Grande Mongolie", du lac Baïkal au Tibet et de la Mandchourie au Turkestan oriental. Un émissaire est même envoyé au congrès de Versailles pour plaider cette cause. Le projet est cependant torpillé par Koltchak qui ne veut pas entendre parler d'un quelconque dépeçage de la Russie. De leur côté, les Chinois s'inquiètent des velléités d'indépendance de leur ennemi ancestral. En octobre 1919, deux divisions chinoises occupent Ourga, mettant fin à une autonomie mongole déjà bien précaire. Après la chute de Omsk et l'exécution de Koltchak par les bolcheviks en février 1920, il semble clair que rien ne puisse plus arrêter le déferlement des rouges vers l'est. En éternel opportuniste, Semenov propose un moment ses services à Moscou, mais décide finalement de s'envoler vers la Mandchourie. Il sera arrêté en 1945 par les troupes soviétiques qui ont envahit cette province, puis pendu sur la place rouge l'année suivante. De son côté, Ungern ne renonce pas à son rêve insensé. Rassemblant une troupe disparate composée de russes, de bouriates, de Bachkirs ou Tatars, il quitte Daouria en août 1920 et se dirige vers la frontière mongole. Son objectif : Ourga d'où doit renaître selon lui "le grand élan salvateur de la race jaune". Après un premier assaut infructueux contre la ville en novembre 1920, sa "division asiatique de cavalerie" se retire dans les montagnes environnantes. Ungern lance alors une véritable guerre psychologique durant l'hiver 1920-1921. Il fait d'abord allumer plusieurs feux toutes les nuits pour faire croire à la garnison chinoise qu'il reçoit continuellement des renforts. En ville, ses espions font courir la rumeur qu'il est "le dieu réincarné de la guerre", qui d'après une vieille tradition, viendra libérer les Mongols du joug chinois. Afin de renforcer cette croyance, il organise l'enlèvement spectaculaire du Bogdo-Gegheen, chef spirituel de l'Eglise mongole. Le "Bhoudha vivant" avait été arrêté par les Chinois lors de l'occupation d'Ourga et enfermé dans son palais situé un peu à l'écart de la ville. Ungern n'eut pas de mal à convaincre une centaine de tibétains installés à Ourga de le rejoindre. Il comptait bien utiliser leur vieille haine tenace à l'égard des chinois. Cette "sotnia tibétaine", animée par une foi inébranlable, réussit à enlever le bogdo-Gegheen le 31 janvier 1921, ceci malgré l'étroite surveillance du palais par les Chinois. page suivantepage précèdente

Chapitre 03

Ourga, la victoire et la terreur

La prise d’Ourga ouvre à Ungern les portes du pouvoir — et révèle toute la violence de son régime.

Portrait d’archives du baron Ungern-Sternberg
Le baron Roman von Ungern-Sternberg — photographie d’archives conservée avec le site original.

Désormais, Ourga doit tomber comme un fruit mûr. Le 2 février, le baron lance ses troupes regonflées à bloc contre la capitale. Il avait promis à ses hommes de les laisser piller la ville et la mettre à sac pendant trois jours, tout en leur interdisant, sous peine de mort, de passer le seuil des temples. Pour ces soldats affamés, mal vêtus et frigorifiés, la victoire est la seule chance de salut. Les Chinois n'opposent qu'une faible résistance et se retirent en désordre vers le sud. Les trois jours qui suivent vont être parmi les plus pénibles de l'histoire de la ville. La petite communauté juive est la première victime du déchaînement de ces hordes assoiffées de sang. Viols, pillages, exécutions sommaires, Ourga offre alors un bien triste visage d'après les témoins de l'époque: " Les boutiques chinoises mises à sac n'avaient ni portes ni fenêtres ; les cadavres des chinois mêlés à ceux, décapités, des juifs torturés, hommes, femmes et enfants, étaient jetés en pâture aux chiens mongols. Les corps des exécutés n'étaient pas rendus à leur famille, mais abandonnés dans un dépotoir, au bord de la Selba. Des chiens repus rongeaient ça et là une main ou une jambe. S'étant barricadés dans les maisons et n'attendant de pitié de personne, les soldats chinois vendaient leur vie le plus chèrement possible. Des cosaques ivres et hagards, vêtus d'un manteau de soie par-dessus leur pelisse déchiquetée, prenaient ces maisons d'assaut ou bien les brûlaient avec ceux qui s'y trouvaient. "

Autant dire que d'emblée, Ungern ne fait rien pour s'attirer la sympathie des habitants. Le colonel Sipaïlo ou Sipaïlof est chargé de la sécurité de la ville, une vraie boutade puisqu'il s'agit d'un véritable psychopathe. D'abord au service de Semenov, cet officier traîne en effet une sinistre réputation de meurtrier. Ungern ne l'aime pas spécialement, mais a besoin d'hommes comme lui pour accomplir les "sales besognes." Les témoins le décrivent comme un monstre à l'aspect repoussant, un être faible physiquement, aux mains tremblantes, au visage déformé par des crispations, à la tête bizarrement aplatie (un voyageur polonais parle "d'une tête en forme de selle".) Fort de son pouvoir, celui qu'on surnomme "l'étrangleur" fait régner la terreur sur toute la ville et parmi les autres officiers de la division.

Afin de concrétiser solennellement la nouvelle indépendance mongole, le Bogdo-Geghen est couronné empereur divin le 22 février. Ungern jubile, la restauration de toutes les monarchies est un but ultime dans son esprit : "je sais que seule la restauration de la monarchie sauvera l'humanité, corrompue par l'Occident. Comme la terre ne peut exister sans le ciel, les peuples ne peuvent vivre sans rois... l'incarnation suprême de l'idée de la monarchie, c'est l'union de la divinité et du pouvoir séculier, comme l'empereur de Chine, comme Bogdo-Khan en Khalka et les tsars russes des temps anciens." Après avoir écrasé les résidus de l'armée chinoise présente en Mongolie, Ungern s'attache à consolider son embryon d'empire. Avec la prise d'Ourga, son projet d'action s'articule suivant ces étapes : A. L'unification sous la houlette de bogdo-Gegheen de toutes les terres habitées par des peuples de " souche mongole ." B. La création d'une fédération d'Asie centrale, incorporant le Tibet entre autres. C. La restauration en Chine de la dynastie des Qing. D. L'organisation, avec le Japon comme allié, d'une campagne des forces unifiées de la " race jaune " contre la Russie, puis plus avant vers l'ouest, dans le but de restaurer les monarchies dans le monde entier, ni plus, ni moins…

Chapitre 04

La dernière campagne

Face à l’Armée rouge, le rêve impérial se défait. Restent la fuite, la capture et la légende.

Représentation dessinée du baron Ungern
Ungern, passé aussi dans l’imaginaire de la bande dessinée.

Mais ses élucubrations sont vite rattrapées par la réalité. Les massacres et les expéditions punitives ont envenimés ses relations avec les Mongols. En mars 1921, un gouvernement mongol révolutionnaire est crée sous la houlette de Moscou à Kiakhta (aujourd'hui Altan-Bulak sur la frontière russo-mongole). Bodo, un ancien professeur du consulat de Russie, en devient le Premier ministre tandis que Soukhé-Bator, un diplômé de l'école des officiers d'Ourga, est lui nommé commandant en chef. Ce gouvernement parallèle fait naturellement appel au parti frère de Russie pour bouter Ungern du pays. Pour le baron, il n'y a pas d'autres alternatives que de repartir en campagne.

Après avoir mobilisé tous les hommes valides dans sa division, Ungern prend la direction du Nord en mai 1921. Son objectif est d'écarter la menace bolchevique en Transbaïkalie afin de consolider son propre gouvernement en Mongolie. Le rapport de forces est disproportionné. Face aux 6000 hommes du baron, Trotski a envoyé la Ve armée soviétique forte d'environ 75 000 gardes rouges et dotée d'un armement lourd important. Pendant plusieurs semaines, Ungern va jouer au jeu du chat et de la souris, apparaissant partout et nulle part sur la frontière. Mais le temps joue contre lui et les défections dans sa petite armée se multiplient. Ses hommes ne comprennent plus ses ordres insensés et en ont assez de ces allers et venues dans la steppe étouffante. Ils savent très bien qu'à terme, les rouges finiront par les exterminer et sont partisans de faire retraite vers la Mandchourie. Le "baron fou" lui, veut faire route vers le Tibet pour mettre sa division au service du Dalaï-Lama. Cela implique de traverser le désert de Gobi, une véritable folie à cette époque de l'année. A la mi-août, certains de ses officiers décident d'organiser son assassinat. Il réussit in-extremis à échapper aux balles des comploteurs et s'enfuit en pleine nuit avec sa jument.

Après plusieurs jours d'errance, il est finalement capturé par un détachement soviétique. Cet inestimable trophée est promené tout le long des villes du transsibérien pour être jugé à Novossibirsk le 15 septembre 1921. L'acte d'accusation comprenait trois points :

  1. Activités initiées par Tokyo avec pour objectif la création d'un état centrasiatique.
  2. Lutte armée contre le pouvoir soviétique pour la restauration de la monarchie des Romanov.
  3. Terreur et atrocités.

Reconnus coupable de tous ces chefs d'accusation, il est exécuté le jour même dans un bois environnant et enterré sur place. Ungern symbolise à lui seul les valeurs et les tares d'une aristocratie russe à l'agonie. A aucun moment le baron n'a été capable de fédérer le peuple autour de son projet insensé. Le caractère violent de son court régime à Ourga ne pouvait que définitivement le couper des mongols qui, de toutes façons, étaient devenus l'un des peuples les plus pacifiques au monde. Dans un sens, il préfigure les atrocités du futur régime nazi dont il deviendra par ailleurs une figure de la propagande. Mais Ungern fascine pour son côté hautement romanesque. Hugo Pratt a ainsi largement utilisé le personnage pour donner la réplique à son héros Corto Maltese (Corto Maltese en Sibérie). Le Baron pensait que le XXe siècle serait celui de l'Asie. Peut-être était-il en avance sur son temps dans cette idée…

Corto Maltese
Hugo Pratt fera d’Ungern un personnage de Corto Maltese en Sibérie.
Pour aller plus loin
À propos de cette édition
Le texte historique original a été conservé dans son esprit et sa continuité. La refonte porte d’abord sur la présentation, la navigation, l’accessibilité et la compatibilité avec les écrans actuels.

Dossiers documentaires

Les compléments du site original, désormais accessibles directement depuis cette page.

Généalogie

" Mon nom est entouré de tant de haine et de terreur que nul ne peut distinguer le vrai du faux, l'histoire de la légende. Un jour, vous écrirez un livre, vous vous rappellerez votre passage en Mongolie et votre séjour dans la yourta du " général sanguinaire " … La famille des Ungern von Sternberg est ancienne : elle est issue d'un mélange d'Allemands et de Hongrois, des Huns du temps d'Attila. Mes ancêtres guerriers prirent part à toutes les guerres européennes. On les vit aux croisades : un Ungern fut tué sous les murs de Jérusalem, où il combattait dans les troupes de Richard Coeur de Lion. La tragique croisade des enfants, elle-même, fut marquée par la mort de Raoul Ungern, à l'âge de onze ans. Quand au XIIe siècle les plus hardis guerriers du pays furent envoyés sur les frontières orientales de l'empire germanique pour combattre les slaves, mon ancêtre Arthur était avec eux : c'était le baron Halsa Ungern von Sternberg. Ces chevaliers des marches frontières formèrent l'ordre teutonique des Chevaliers moines qui, par le fer et par le feu, imposèrent le christianisme parmi les populations païennes : Lituaniens, Estoniens, Livoniens et Slaves. Depuis lors, l'ordre des chevaliers teutoniques a toujours compté parmi ses membres des représentants de notre famille. Quand l'ordre teutonique disparut à Grunwald, sous les coups des troupes polonaises et Lituaniennes, deux barons Ungern von Sternberg furent tués dans la bataille. Notre famille alliait à l'esprit guerrier une tendance au mysticisme et à l'ascétisme. Au cours du XVIe et du XVIIe siècles, plusieurs barons Ungern von Sternberg eurent leurs châteaux en Livonie et en Estonie. Maintes légendes rapportent leurs exploits : Heinrich Ungern von Sternberg, qu'on appelait "la Hache " était chevalier-errant. Les tournois de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie connaissaient sa renommée et sa lance, qui remplissaient de terreur le coeur de ses adversaires. Il tomba à Cadix sous l'épée d'un chevalier qui lui fendit le crâne. Le baron Raoul Ungern von Sternberg était un chevalier-brigand qui opérait entre Riga et Reval. Le baron Pierre Ungern von Sternberg avait son château dans l'île de Dago, en pleine mer Baltique où il tenait à sa merci les marchands de son époque, grâce à ses exploits de corsaire. Au commencement du XVIIIe siècle, un fameux baron, Wilhelm Ungern von Sternberg, fut connu sous le nom de " frère de Satan " à cause de ses talents d'alchimiste. Mon propre grand-père devint corsaire dans l'océan indien, imposant son tribut aux vaisseaux anglais marchands et échappant toujours à leurs navires de guerre. Finalement capturé, il fut livré au consul russe qui le fit condamner à la déportation en Transbaïkalie. "

Ferdinand Ossendowski, "Bêtes, Hommes et Dieux"

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Portraits du baron

" Une petite tête et de larges épaules ; des cheveux blonds en désordre ; une moustache rousse en brosse, un visage émacié comme celui des vieilles icônes byzantines. Dans cette physionomie, un détail occultait tous les autres : un grand front avancé qui surmontait des yeux d'acier, perçants, fixés sur moi comme ceux d'un animal au fond d'une caverne. Aussi brève qu'ait été mon observation, elle m'avait suffi pour comprendre que j'avais devant moi un homme dangereux, prêt à commettre sans tergiverser l'irréparable. "

Ferdinand Ossendowski, "Bêtes, Hommes et Dieux"

Dimitri Pershin, un habitant d'Ourga, a eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois Ungern. Voici le portrait qu'il en laisse :

" Le corps, court, était porté par de longues jambes de cavalier en bottes de feutre. Quant à la tête, petite, de type brachycéphale, elle reposait sur un cou relativement long. Les clairs cheveux blonds bouclaient légèrement et auraient eu besoin d'être coupés. Le front était assez bas, les sourcils blonds, les yeux aqueux d'un bleu-gris étaient dépourvus d'expression, presque indifférents. Sous un nez plutôt régulier dépassaient d'assez longues moustaches négligées depuis longtemps qui couvraient des lèvres fines. Dans l'ensemble, son visage était plutôt ordinaire, d'un fort type teuton et balte, sans paraître prussien pour autant. S'il avait été vêtu d'un costume à la mode, bien rasé et coiffé, alors sa silhouette racée, aux belles manières, eut été parfaitement à sa place au milieu d'une société raffinée dans un salon à la mode. Il était peu prolixe et, de toute évidence, ne se souciait absolument pas de l'impression qu'il produisait sur les autres. Rien ne dénotait chez lui la moindre volonté de poser. La vie nomade, l'habitude de commander comme celle de vivre dans un cadre strictement militaire avaient imprimé une certaine marque en lui, quoique à peine visible. Dans l'ensemble, il donnait l'impression d'être de nature renfermée. Il s'emportait vite quand son entourage venait à lui rapportait des manquements à la discipline, aux obligations militaires, et en particulier tout incident allant à l'encontre de ses convictions monarchistes. Il se nourrissait et buvait avec modération, et n'était guère amateur d'alcool. Désintéressé, il se distinguait par une honnêteté absolue. "

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La division asiatique

" La division d'Ungern avait établi son camps à Maïmatcheng où se trouvaient les entrepôts des maisons de commerce chinoises, ainsi que, depuis l'autonomie de la Mongolie, la demeure du résident chinois. Partout ce n'était que chevaux, télègues, cosaques attifés de vêtements les plus déparaillés qui ne ressemblaient en rien à des uniformes. Leur bonnet caucasien et leurs armes indiquaient pourtant clairement qu'il s'agissait de cosaques. Quant à leurs physionomies, mon Dieu, que n'y reconnaissait-on pas ! C'était un mélange de races, de peuples et de toutes sortes de métissages, des Grands-Russes et des Sibériens en passant par des Bachkirs, des Kirghizes, des Tatars et des Bouriates. Un des compagnons d'armes du baron qui, à la question " Quel est le peuple le plus représenté parmi les combattants d'Ungern ? ", répondit par un " Chez nous, y a de tout " résuma parfaitement la situation. Ungern était lui-même d'origine germano-teutonne ; Rezukhin, son aide, était un russe orthodoxe ; Souleimanov, son intendant à Ourga, un Tatar sunnite, Djambalon, son représentant à Ourga, un bouriate Boudhiste ; quant aux bourreaux, Sipaïlov, leur chef, était un russe orthodoxe, Bezrodny, un gredin comme on en voit tant, était un cosaque, et Burdukovski, à en juger par son faciès, était un mélange de Khorkhol et d'autre chose, en tout cas un ivrogne par vocation et un assassin par profession. Toutes les basses besognes, meurtres et autres étaient dévolus à ces trois hommes, le baron, lui, ne s'en occupait pas et ne montrait que du mépris à l'égard de ces trois-là qui, comme bourreaux , lui étaient néanmoins nécessaires. Quant aux commandants de ses régiments -il s'agissait à vrai dire plutôt de compagnies, tant ces régiments étaient composés de peu d'hommes-, c'étaient de braves va-t-en-guerre et de braves ivrognes, mais avec un sens militaire de la discipline certain. Ils ne se montraient presque pas en public. Tout ce rassemblement d'hommes présentait un agrégat de races soudées par la guerre et le goût de l'aventure. "

Dmitri Pershin, Mémoires

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Le Bogdo-Gegen

" La personnalité du Bouddha vivant offre la même dualité que celle qu'on trouve dans le lamaïsme. Intelligent, pénétrant, énergique, il s'adonne en même temps à l'alcoolisme, qui a causé sa cécité. Quand il est devenu aveugle, les lamas ont sombré dans le plus profond des désespoirs. Certains décrétèrent qu'il fallait l'empoisonner et metttre à sa place un autre Bouddha incarné ; les autres firent valoir les grands mérites qu'avait le pontife aux yeux des mongols et des fidèles de la religion jaune. Il fut finalement décidé que l'on bâtirait un grand temple, avec une gigantesque statue de Bouddha, afin d'apaiser les dieux. Ceci cependant ne réussit pas à ramener la vue du Bogdo ; ce fut en revanche pour lui l'occasion de hâter le départ pour l'autre monde de ceux de ses lamas qui avaient fait montre d'un radicalisme excessif concernant la manière de résoudre le problème de sa cécité… La demeure du Dieu vivant regorge d'objets : automobiles, gramophones, téléphones, cristaux, porcelaines, tableaux, parfums, instruments de musique ; mais également d'animaux et d'oiseaux rares : éléphants, ours de l'Himalaya, singes, serpents et perroquets des Indes. Tous ces trésors qui encombrent le palais n'ont plus qu'un temps ; ils sont désormais oubliés, voués à l'indifférence du maître des lieux. "

Ferdinand Ossendowski, Bêtes, Hommes et Dieux

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L’armée chinoise

" Lors de la prise d'Ourga, le baron envoya vite un détachement assez important poursuivre sur la route de Kiakhta les combattants chinois qui battaient en retraite. Bientôt il rejoint lui-même ce détachement accompagné du héros de la Mongolie intérieure, Togtokh Taïdj, et d'une unité mongole. Voyant leur fin proche, les gemin (mot désignant les républicains chinois) décidèrent de se battre jusqu'au bout et firent montre d'une résistance désespérée ; mais les partisans d'Ungern, grâce aux indications des mongols, occupaient les meilleures positions sur les montagnes. Aussitôt arrivé d'Ourga, le baron prit la tête des troupes et se lança à la poursuite des chinois : le massacre de ces malheureux fut, dit-on, horrible. Aucun ne fut épargné. Le baron ne pouvait supporter qu'on prononce devant lui le mot gemin, c'est-à-dire républicain ; c'était pour lui la pire des insultes. On estima que quatre à cinq mille hommes furent tués sur la route de Khiakhta. La cavalerie des gemin eut le temps d'atteindre les limites de la Chine du nord. Une partie des gemin fuyant vers le nord avaient toutefois compris qu'il valait mieux ne pas emprunter la route de Khiakhta ; ils décidèrent de se diriger d'abord à l'ouest, puis au sud et, contournant Ourga par l'ouest, arrivèrent sur la route de Kalgan. Mais Ungern, rentré rapidement à Ourga, les rattrapa près de Tchoïr, les battit à plate couture et s'empara d'un précieux butin. Ainsi s'acheva l'épopée fomentée par le petit Xu, qui avait coûté tant d'argent et des dizaines de milliers de vie humaines. "

Dmitri Pershin, Mémoires

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Le devin

" Elle tira un petit sac de sa ceinture et, d'un geste plein de lenteur , en extirpa de petits os d'oiseau et une poignée d'herbe sèche. Elle commença à murmurer des mots inintelligibles, tout en jetant de temps en temps de l'herbe sur le feu, ce qui remplit la tente d'un moelleux parfum. Je sentis mon coeur se mettre à battre et la tête me tourner. Après que la devineresse eut brûlé toute son herbe, elle plaça les os d'oiseau sur le charbon , les tournant et retournant avec des pincettes de bronze. A mesure que les os noircissaient, elle les examinait avec une concentration de plus en plus grande. Soudain une expression d'épouvante pleine de souffrance se peignit sur son visage. Elle aracha nerveusement la coiffe qui était enroulée autour de sa tête et, agitée de convulsions, commença à prononcer des phrases brèves et rapides :-Je vois… Je vois le dieu de la guerre… Sa vie s'écoule horriblement… Après cela, une ombre… noire comme la nuit… Ombre… Cent trente pas encore… Au-delà, des ténèbres… Rien… Je ne vois rien… Le dieu de la guerre a disparu…Le baron Ungern se leva enfin et commença à marcher autour du feu, se parlant à lui-même. Au bout d'un temps, il s'arrêta, puis se mit à déclamer avec un débit d'une extrême rapidité - Je vais mourir ! Je vais mourir ! Mais qu'importe ? La cause est en bonne voie et ne mourra pas. Je connais la route que suivra la cause. Les tribus des successeurs de Gengis Khan se sont réveillées. Personne n'éteindra la flamme dans le cœur des Mongols ! En Asie naîtra un grand Etat, de l'océan pacifique et de l'océan indien aux rives de la Volga. Il faut d'abord que la Russie se lave de l'insulte de la Révolution, qu'elle se purifie dans le sang et la mort ; tous ceux qui acceptent le communisme doivent périr avec leurs familles afin que soit détruite toute leur descendance ! "

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La capture

" Ungern erra dans les montagnes jusqu'à l'aube ; finalement, épuisé, il dirigea sa monture vers l'orée du bois où se tenait un groupe de Mongols. Ceux-ci se mirent à tirer, mais le baron n'y prêta aucune attention, car " le dieu de la guerre " n'avait rien à craindre des balles. Alors, ils se prosternèrent devant lui en lui demandant pardon. Ungern vida une gourde d'eau, but un peu de vodka et s'endormit sous la tente. Les Mongols n'osaient pas le tuer. Ils se glissèrent alors sans bruit sous la tente, lui jetèrent un tyrlyk sur la tête, lui lièrent les mains et les pieds puis disparurent, après s'être prosternés plusieurs fois devant lui. Au bout de quelques temps, une patrouille de cavaliers rouges tomba sur la tente. " Qui es-tu ? " demanda leur chef. " Je suis le commandant de la Division de cavalerie asiatique, le lieutenant-général baron von Ungern-Sternberg ! " répondit l'homme ligoté . "

"Le baron Ungern, dieu de la guerre", Shangaï, 1926

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Témoignages

" Le baron Ungern était un homme extraordinaire, une nature très compliquée, aussi bien au point de vue psychologique qu'au point de vue politique : 1. Il voyait dans le bolchévisme un ennemi de la civilisation universelle. 2. Il méprisait les russes qu'il accusait d'avoir trahi leur souverain légitime et qui n'avaient pas su rejeter le joug communiste. 3. Mais, parmi les russes, il supportait encore les moujiks et les simples soldats, tandis qu'il haïssait l'intelligentzia. 4. C'était un bouddhiste, hanté par l'idéal de fonder un Ordre chevaleresque tenant des Chevaliers Teutoniques et du Bushido nippon. 5. Il envisageait la création d'une vaste coalition asiatique avec laquelle il serait parti à la reconquête de l'Europe qu'il aurait convertie à la doctrine du Bouddha. 6. Il était en relation avec le Dalaï-Lama, comme avec des musulmans d'Asie. Il avait le titre de Khan mongol et de bonze initié au lamaïsme. 7. Il était impitoyable comme seul un ascète peut l'être. Son absence totale de sensibilité ne pouvait se rencontrer que chez un être ne connaissant ni douleur, ni joie, ni pitié, ni tristesse. 8. Il avait une intelligence et des connaissances étendues. Sa médiumnité lui permettait de juger instantanément tout interlocuteur et dès la première minute ."

Le jugement d'un voyageur suedois

" Ungern-Sternberg était un fanatique, un mystique et un rêveur d'un type très rare en nos temps modernes, de plus soldat chevaleresque, un gentleman unafraid, dont l' image personnelle peut à peine être tâchée par son régime sanglant. Dans l'imagination populaire, Ungern-Sternberg a laissé une très forte impression. En de nombreuses soirées passées chez des paysans de la sibérie orientale, j'ai entendu des contes qui commençaient ainsi : " kak my na barona pochli… " (quand nous partions en campagne contre le baron…) et qui décrivaient quelques épisodes de la légende attachée à son nom. A Nowo-Nikolajewsk, je rencontrais plus tard un docteur qui avait été le témoin du procès et de l'éxécution du baron et qui me décrivit l'impression que son attitude intrépide et sa personnalité fascinante avaient fait sur les juges rouges. Même dans les motifs de la condamnation, ils ne purent s'empêcher de prononcer quelques mots d'estime personnelle ressentie pour cet adversaire singulier. A l'exception de ses méthodes sanguinaires et l'impression qu'elles laissèrent en Asie centrale, lesquelles ont presque produit un grand bouleversement, on peut le considérer comme la réincarnation du plus grand idéaliste de la littérature mondiale, le noble chevalier Don Quichotte de la Manche. Mais ainsi il n'en fut qu'une figure purement de parodie. Néanmoins, il écrivit un des chapitres des plus effectifs et relativement des plus glorieux de la contre-révolution russe, qui dans l'ensemble est une histoire plutôt lamentable. "

Ruetger Essen, "De la mer Baltique à l'océan Pacifique", Stockholm, 1924

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